Remplacer les passe-coques et les vannes d’un voilier ancien
C’est le chantier le moins gratifiant du refit : invisible une fois terminé, sale, long, et personne ne vous félicitera. C’est aussi celui qui décide si le bateau coule ou non. Voici comment on l’a mené sur un ketch de 1979, ce qu’on a trouvé, et ce que ça a coûté.
Cette fiche est un retour d’expérience, pas une norme. Un passe-coque est un élément de sécurité : si vous avez le moindre doute sur votre installation, faites-la voir à un professionnel. Une erreur ici ne se rattrape pas en mer.
Ce qu’est un passe-coque, et pourquoi ça compte plus que tout le reste
Un passe-coque est une ouverture traversante dans la coque : évacuation d’évier, WC, prise d’eau moteur, vidange de cockpit. À chacun est associée une vanne qui permet de couper l’arrivée d’eau.
Dit autrement : ce sont des trous dans le bateau, et en navigation ils sont sous la ligne de flottaison. Si un passe-coque se fissure ou qu’une vanne cède, l’eau entre — et elle entre vite. Contrairement à une panne électrique, il n’y a pas de solution de repli.

Reconnaître un passe-coque en fin de vie
Sur un bateau de quarante ans qui a cumulé les décennies d’humidité, d’eau salée et d’électrolyse, quatre signes reviennent :
- Le laiton se dézingue. Le zinc de l’alliage part, il ne reste qu’une structure de cuivre poreuse et rose. La pièce a l’air entière et se casse à la main.
- La vanne est dure à manœuvrer. Une vanne qu’on force est une vanne qu’on ne fermera pas en urgence.
- La corrosion est visible sur la collerette ou le filetage.
- Le métal montre des signes de fatigue — piqûres, changement de teinte, matière qui s’effrite.
Sur une coque en polyester, ce n’est pas la coque qui vieillit mal — ce sont les pièces qui la traversent. Le stratifié encaisse très bien quarante ans ; les passe-coques et les vannes métalliques d’origine, beaucoup moins. C’est notre cas : coque saine, pièces traversantes à changer intégralement.
C’est l’un des tout premiers points à contrôler à l’achat d’un voilier ancien, et l’un des plus souvent repoussés parce qu’il ne se voit pas. Chez nous, en déposant les premières vannes, il était clair qu’on avait bien fait de ne pas attendre : plusieurs pièces étaient fortement corrodées.

La méthode, pas à pas
Dix étapes, et l’ordre compte autant que le geste. C’est celui qu’on applique depuis qu’on a dû reprendre entièrement des passe-coques mal posés.
1. Découper la collerette à la disqueuse
Sur une pièce vieille de quarante ans, l’oxydation a soudé le filetage : dévisser ne marche pas. On coupe la collerette à la disqueuse, par l’extérieur, pour libérer la pièce.
Aller doucement en fin de coupe : c’est le stratifié qui est derrière. Une entaille dans la coque se répare, mais elle ajoute une demi-journée.
2. Sortir la pièce
Une fois la collerette coupée, le corps se chasse au marteau — très sérieusement l’outil le plus utile de la journée. Ce qui ralentit : les filetages bloqués, les joints collés par le temps, et les accès qu’on ne peut pas atteindre à deux mains.
3. Poncer les deux faces
Extérieur et intérieur. C’est là qu’on découvre le reste : anciens chocs, trous rebouchés à la va-vite, fibre qui apparaît où l’antifouling a été gratté trop fort.
L’intérieur compte autant que l’extérieur : c’est contre lui que l’écrou va serrer. Une portée irrégulière, et la pièce ne plaque pas.
4. Dégraisser à l’acétone
Avant toute réparation. La poussière de ponçage empêche le mastic d’accrocher, et il n’y a pas de rattrapage une fois qu’il a pris.
5. Mastiquer s’il y a un manque
S’il reste un trou, une amorce ou une zone abîmée : créer un biseau au grain 40 tout autour, pour que la réparation accroche sur de la matière saine, puis combler au mastic époxy bicomposant — on a utilisé du Watertite.
6. Poncer la réparation
À fleur. La collerette doit porter sur une surface plane : un bourrelet de mastic sous le joint, et le mastic d’étanchéité travaille en pure perte.

7. Dégraisser une deuxième fois
Oui, encore. Le ponçage vient de remettre de la poussière partout, et c’est sur cette surface-là que le Sika va coller.
8. Présenter le passe-coque à blanc
Sans mastic. On vérifie que la pièce entre droite, que la collerette porte sur toute sa circonférence, et que le filetage ressort assez à l’intérieur pour prendre l’écrou. Trente secondes ici évitent de tout ressortir les mains pleines de mastic.
Un outil de pose dédié permet d’installer la pièce depuis l’extérieur, seul — ce qui change tout quand personne n’est à l’intérieur pour tenir.

9. Sika sur la collerette, et nulle part ailleurs
Sikaflex 291i généreusement sur la collerette : c’est le joint, ce n’est pas le moment d’économiser. Puis engager la pièce depuis l’extérieur.
Rien sur le filetage, rien sur l’écrou. Le mastic n’étanche pas un filetage : il le lubrifie, fausse le serrage et rend la dépose future infernale. L’étanchéité se fait sous la collerette, point.

10. Serrer en deux fois
Serrer depuis l’intérieur, sans forcer. Juste assez pour que le mastic flue et ressorte tout autour de la collerette. Serrer à fond tout de suite chasse le joint : il ne reste plus rien entre la pièce et la coque.
Puis attendre 30 minutes à une heure, le temps que le Sika commence à prendre, et finir le serrage. C’est ce deuxième tour qui fait l’étanchéité.
Le surplus qui a flué se coupe une fois sec, pas avant : frais, on l’étale et on le fait rentrer sous la collerette.

Deux choses qui commandent le planning
La température
L’époxy demande au minimum 5 °C pour polymériser correctement. Un dimanche à zéro degré nous a obligés à tout reporter. Appliquer en dessous, c’est refaire le travail — mieux vaut perdre un week-end que la couche de protection.
Le choix de la matière
On est passés sur des passe-coques composites plutôt que du laiton : ils ne se dézinguent pas et ne participent pas aux couples galvaniques. C’est aujourd’hui le choix par défaut sur un bateau destiné à naviguer longtemps et loin.
Ce que ça a coûté
| Primaire époxy 2,5 L | 481 € |
| Raccords vannes + époxy | 264 € |
| Raccords, tuyaux et divers | 264 € |
| Passe-coque + vanne (à l’unité) | 105 € |
| Vanne complémentaire | 74 € |
| Sikaflex 291 noir 300 ml | 18 € × 5 |
| Racloirs et lames | 64 € |
| Masques | 18 € × 2 |
À quoi s’ajoutent les passe-coques eux-mêmes. Le détail complet, mis à jour au fil du chantier, est sur la page budget.
Ce qu’on referait autrement
- Vérifier les diamètres de tuyaux avant de commander. On s’est retrouvés à ne pas pouvoir tout raccorder faute d’avoir du 19 et du 22 mm sous la main. Un chantier fini à 80 % est un chantier à refaire une deuxième fois.
- Regarder la météo à cinq jours, pas à deux. L’époxy commande le planning, pas l’inverse.
- Tout déposer d’un coup plutôt qu’au fil de l’eau. Une fois le bateau au sec, chaque remise à l’eau coûte un grutage.
Pour aller plus loin
Les deux épisodes vidéo correspondants : la dépose et ce qu’on a découvert, puis l’époxy et la pose.
Et en format court, sur Instagram : le reel du chantier.
Si vous en êtes encore à l’étape d’avant — choisir le bateau — le guide d’achat place les passe-coques en tête des points à contrôler, et le simulateur de coût chiffre ce qui vous attend.
La carène se prépare avant, pas après : le détail du décapage et de l’époxy est dans la fiche Décaper l’antifouling d’une coque de 16 mètres.
